Monday, July 16, 2007

Le Passé recomposé

En 1969, les yeux de Franz Muller brûlaient d’un feu anti anti-guerre. «Regarde les, ces jeunes ! Ils sont contre leurs aînés, contre leur pays !

– Est-ce que c’est si mauvais Franz, lui répondit Klara, ils ne veulent pas de la guerre.

– Moi, je serais prêt à me battre pour ce pays, moi, j’irais au Vietnam.
– Une guerre n’a pas suffi ?
– Mais ce pays m’a tant donné.

– Arrête maintenant. Tu as passé cinquante ans. Arrête de parler de guerre.»

Il ne se sentait plus jeune, mais il ne se sentait pas vieux. Poussé par une force insensée il avait travaillé pour reconstruire sa vie.


Franz Muller prit sa retraire en 1981. Du jour au lendemain il se sentit devenir vieux.

« Pourquoi est-ce que tu n’enseignerais pas ? Des cours privés ? Des cours d’Allemand ? suggéra Klara.
– des cours d’Allemand ? Nous sommes venus ici pour oublier Klara. Nous sommes australiens maintenant. » Franz Muller avait toujours essayé de garder tout au fond de lui sa langue maternelle, de l’étouffer dans son effort à s’adapter. Mais le désir lancinant de payer sa dette au pays qui l’avait accueilli grandissait encore. C’était devenu comme un défi : se libérer de toutes les dettes du passé qu’il n’avait pu payer. Peut-être que Klara avait raison, pensa-t-il. Peut-être le temps était-il venu de ressortir son Allemand. Franz acheta des livres de grammaire allemande et prépara des cours d’une précision toute militaire. L’école primaire du quartier lui envoya des élèves. Ils venaient seuls ou à deux. Les années passèrent et les journées de Franz étaient remplies. « C’est du travail, dit-il à Klara un soir, mais ils veulent apprendre. Ca leur facilitera les choses plus tard. »


Un jour, juste avant les grandes vacances, en décembre 1991, le téléphone sonna.

« J’ai appris que vous donniez des cours d’Allemand, dit une voix d’homme, j’aimerais en prendre.
– Je suis le calendrier scolaire, répondit Franz, vous ne pourriez avoir que deux cours avant les vacances. Il vaudrait mieux commencer l’année prochaine.

– Si cela ne vous ennuie pas, j’aimerais commencer la semaine prochaine » insista l’homme.

Aussitôt qu’il eut raccroché Franz se mit à préparer le premier cours de son nouvel élève. « Mon premier adulte » dit-il en laissant échapper un petit sifflement.
Franz n’oublierait jamais ce premier cours. Il fut surpris de la facilité du nouvel élève à appréhender la structure de la langue allemande. Franz était si excité par la rapidité avec laquelle l’homme transformait des phrases en question qu’il ne faisait pas attention au sens de ce que l’homme disait. Il avait enfin un élève qui comprenait comment la langue était construite. Franz eut brusquement l’impression que c’était ça la réussite et l’épanouissement.

« Il ne reviendra pas, dit Klara après que Franz eut souhaité bonne nuit à l’homme, il n’est pas venu ici pour apprendre l’Allemand.

– Bien sûr qu’il veut apprendre l’Allemand. J’ai de la chance d’avoir un élève aussi doué. » Franz rangea ses livres. « Il est tard et je suis fatigué. D’une bonne fatigue » dit-il en tapotant l’épaule de sa femme.

L’élève ne vint pas à son deuxième cours. Franz attendait un coup de fil de sa part pendant que Klara préparait le dîner, de la choucroute au carvi. Un plat d’hiver en principe dont l’odeur âpre et piquante éveillait l’appétit. En été Klara le servait en salade. Franz entendait le clac clac du couteau sur les graines. Il s’installa confortablement dans son fauteuil et prit le journal du soir qui était sur la petite table en merisier.

Le gros titre fut comme une gifle: « Vous pourriez avoir des criminels de guerre nazis comme voisins! » Franz se redressa: « Klara! »
Klara accourut, s'essuyant les mains sur son tablier. Il lui montra la page. Dans la petite notice sur le reporter, il y avait la photo de l'élève de Franz.

« Il est venu chez moi pour ... m'espionner! Il pensait que j'étais un ...
– Il pensait qu'il tenait un scoop et il s'est rendu compte qu'il n'y avait rien, Franz, dit Klara.
– Il m'a demandé au sujet des médailles. Je lui ai expliqué que la croix de fer, c'était pour la bravoure.

– Il n'est pas revenu Franz. »

La croix de guerre, ça servait à quoi aujourd'hui? se demanda Franz. Il se rappela comment il avait jeté la sienne dans les latrines du camp de prisonniers de guerre le jour où les Américains l'y avaient emmené, le jour ou une nouvelle blessure lui avait déchiré le coeur, faisant pâlir celles que son héroïsme lui avait values. Les Américains eux aussi s'étaient trompés.


Les grandes vacances duraient longtemps, assez longtemps pour permettre à Franz de se préparer pour la rentrée. Il retrouva son rythme d'enseignement mais n'accepta plus d'élèves adultes.

Un soir, Anya Wizniewski, la mère de deux de ses élèves, vint récupérer leurs devoirs corrigés. En partant elle embrassa le vieil homme sur la joue. « Merci de ce que vous faites pour les enfants » dit-elle.

Franz eut un mouvement de recul. Il ne la connaissait pas bien. Il n'avait pas l'habitude des baisers en Australie.

Anya sourit d'un sourire légèrement moqueur. Le mouvement d'émotion qui fit frissonner le visage glabre n'échappa pas à son regard gris.

« Je fais ce que je peux, dit-il. Ils en sauront assez à Noël pour pouvoir parler avec leurs grands parents. »

Anya opina de la tête tout en se dirigeant avec Franz vers la porte du bungalow de banlieue blanc comme tous les autres. Elle était, comme lui, une « nouvelle » Australienne, même s'il y avait trente ans d'écart entre leurs certificats de naturalisation. Ses parents étaient allés vivre à Hambourg après la guerre. Elle était partie encore plus loin. Il la regarda s'éloigner le long de la rue maintenant éclairée. Dans la journée Franz se tenait droit; la fierté le faisait paraître plus grand que son mètre soixante-dix. Mais en ce moment la fatigue des années lui faisait courber la tête.

« Elle m'a embrassé sur la joue, dit-il à sa femme, elle m'a embrassé et remercié.

– Elle est reconnaissante Liebchen répondit Klara.

– Mais je les ai bombardés. On est passé au dessus de Varsovie. J'ai tué de ses compatriotes, peut-être des membres de sa famille.

– C'était il y a longtemps. Tu n'avais pas le choix. »

Franz s'assit lourdement dans son fauteuil.

« Qu'est-ce qui se serait passé si tu avais désobéi? Tu ne les connaissais pas. C'était il y a si longtemps... » La voix de Klara semblait s'étirer dans l'humidité du soir.

Franz cala sa tête dans sa main droite. C'était une main large et forte – des doigts courts et secs, des ongles carrés, et une paume profonde – assez pour y poser sa tête. Cette main avait tenu la manette des gaz et celle des cannons, et la tête d'un camarade pour l'empêcher de se noyer dans les eaux glacées de la Dniepre. Maintenant elle tremblait sous le poids de la tête grise aux cheveux clairsemés tant celle-ci était lourde de chagrin.

Brusquement il se redressa, la force de la colère dans les yeux. « 'Untermenschen' qu'ils nous disaient. Et on les a crus. » Il s'affaissa. « Ils nous ont menti. Ils nous y ont envoyés. » Sous la moustache soigneusement taillée, les mots tremblaient.

« C'était il y a longtemps. Tu étais jeune. Qu'est-ce que tu pouvais faire?

– Ils nous ont menti. Les jeunes ... ils ont confiance. Ils ont détruit toute une génération. »

Ses mains serraient les bras de son fauteuil.

« Chut, Liebchen. Elle t'a embrassé. Elle était reconnaissante pour ses enfants. »

Deux jours plus tard les enfants d'Anya vinrent pour leur cours. L'adolescente blonde et son frère cadet, brun, était assis en face de Franz. Les livres et le magnétophone sur la table, pas plus que son appareil auditif ne réussirent à les distraire et les paroles du vieil homme leur pénétrèrent l'esprit.

« Il est encore trop tôt pour que vous puissiez comprendre en Allemand. Mais je vais vous donner un vers d'un poème que j'ai mis toute ma vie à comprendre. » C'est dans un silence total que Franz récita: « Allant vers mon but à l'aveugle, je ne vois pas le chemin que je prends.» Ils demeurèrent les yeux dans les yeux, un moment. « Réfléchissez-y. Nous en parlerons la prochaine fois.»

Après le départ des enfants, Franz se laissa aller dans sa chaise. Tout son corps poussa un soupir. Et comme ses paupières commençaient à se fermer, il sentit le baiser de la main de Klara sur sa joue.


Traduction : Marianne Camus


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"The Past Present" appears in the collection of the same name, as well as in the collection Back Burning.

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